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La méthode de Singapour est-elle le Graal pour apprendre les maths ?

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Singapour écrase, comme à son habitude, les autres pays du monde dans le classement international en maths et en sciences TIMSS. Quelle est sa recette ?

Jean Nemo est le fondateur de la librairie de écoles, qui se réclame d’une pédagogie « classique et efficace », et seule maison à ce jour à avoir traduit et édité en France la méthode de Singapoure qui a tant fait ses preuves en mathématiques et en sciences. Il décrypte pour Le Point.fr les vraies raisons du succès de cette méthode.
Le Point.fr : Qui a « inventé » cette méthode que l’on dit miraculeuse 
Jean Nemo : Après la proclamation de son indépendance en 1965, Singapour restait très dépendante de l’aide internationale et son système éducatif était de très mauvaise qualité. Au début des années 1980, le pays a fait des mathématiques et des sciences une priorité nationale. C’était une question de survie : le pays avait besoin de ponts, d’infrastructures… et donc de matheux ! Le ministère de l’éducation a demandé à une équipe de professeurs de faire une synthèse des méthodes les plus efficaces pour enseigner les mathématiques. Pendant une quinzaine d’années, cette méthode a été mise en place dans les écoles, puis testée, ajustée et remaniée jusqu’à aboutir à une méthode presque parfaite. Et les résultats ont suivi : Singapour, qui squattait les fins de classements internationaux au début des années 1990, a pris la première ou la deuxième du TRIMSS, depuis 1995, puis de Pisa à partir de 2008.
Comment être sûr que cette méthode n’a pas été créée pour répondre aux attentes de ces classements internationaux, justement ? Si elle avait été conçue pour réussir ces tests ?
Je ne crois pas qu’il soit possible de tricher avec ces tests : ils mesurent, non pas des contenus appris par cœur ou des procédures standard, mais au contraire la capacité des élèves à résoudre des problèmes. Il est vrai que, dès le CP, les élèves singapouriens rencontrent des problèmes qu’ils n’ont jamais vus auparavant et doivent les résoudre avec les outils dont ils disposent. En proposant un problème de sixième à un élève de CE1, par exemple, le système éducatif singapourien ne cherche pas lui faire trouver à tout prix le résultat correct, mais à lui apprendre le « raisonnement mathématique ».
Pourquoi d’autres pays ne s’en sont-ils pas inspirés ?
Mais nombreux sont ceux qui ont bouleversé leur enseignement des maths ! Depuis 2000, l’efficacité de la méthode de Singapour dans le monde a séduit une soixantaine de pays, parmi lesquels les Etats-unis, Israël, le Chili, les Pays-Bas, le Brésil, ou encore l’Afrique du Sud plus récemment. Le Royaume-Uni a même décidé il y a quelques mois que la moitié des écoles publiques allaient l’adopter. Ces pays ne doivent pas oublier que l’une des clés de l’incroyable réussite de Singapour est que les mathématiques sont valorisées culturellement dans ce pays. Tous les professeurs, les élèves et les parents aiment les mathématiques et sont persuadés qu’elles sont indispensables à la formation de l’intelligence.
En quoi consiste-t-elle exactement ?
C’est une méthode dite « concrète, imagée et abstraite », inspirée des travaux du psychologue américain Jerome Bruner. Elle repose sur l’idée que le but des mathématiques est de passer du concret à l’abstrait. Pour aider les élèves à franchir ce passage, la méthode propose toute une panoplie de représentations des nombres qui va les aider à s’en faire une image mentale. Par exemple, prenons le problème suivant : 3 canards sont dans une mare, 2 sont à l’extérieur ; combien y a-t-il de canards en tout ? Les enfants sont d’abord invités à manipuler des cubes, chaque cube représentant un canard. Puis on dessine au tableau d’abord les cubes en 3D, puis en 2D ; enfin on arrive à l’addition 3 + 2 = 5… On passe ainsi doucement du concret à l’abstrait, et du simple au complexe.
Toutes ces étapes ne prennent-elles pas trop de temps ?
L’un des principes de cette méthode est de traiter moins de sujets, mais en profondeur. On en fait moins, mais mieux. Avec la méthode de Singapour, on reste presque un mois sur l’addition et la soustraction, par exemple : on prend son temps parce qu’il y a beaucoup de choses à dire. Après, on ajoute les sujets par petites touches. On apprend ainsi les quatre opérations (addition, soustraction, multiplication et division) dès le CP, et les fractions ou les aires dès le CE1, mais toujours de manière progressive et simple.
La méthode de Singapour est-elle déjà appliquée en France ?
Nous avons publié la méthode de Singapour à partir de 2007, en accord avec le ministère de l’Éducation de Singapour. Entre 1 500 et 2 000 classes l’utilisent aujourd’hui en France (environ 60 % d’écoles publiques et 40 % d’écoles privées). En 2016, nous avons adapté la méthode aux nouveaux programmes avec une équipe d’auteurs français : nous avons notamment ajouté de la géométrie, qui manquait dans la méthode de Singapour, pour être en conformité avec les textes officiels.
Les profs français pourraient-ils se convertir à cette méthode ?
Oui, et ils le font de plus en plus. Le plus efficace est évidemment de mettre en place cette méthode pendant toute l’école primaire, du CP à la sixième, mais, même si elle n’est utilisée qu’un an, elle porte déjà ses fruits. Singapour apporte un bon dosage entre manipulation et enseignement explicite : les élèves sont guidés ; ils sont encouragés à s’exprimer pour expliquer ce qu’ils comprennent et pour s’entraîner au raisonnement sans avoir peur de se tromper. La formation des professeurs est l’un des points essentiels de la réussite à Singapour : pour enseigner les maths, il faut être bon en maths. Et, pour cela, il faut en faire !
Comment l’adaptation se passe-t-elle ?
Les professeurs sont en général formés sur la base du volontariat, puis l’école procède à un test : la moitié des écoles d’un niveau utilise la méthode alors que l’autre moitié continue comme avant. Au bout de deux ou trois ans, on évalue les élèves. Le résultat est toujours le même, dans tous les pays où ces tests ont été conduits : le nombre d’élèves bons en maths progresse et le nombre d’élèves mauvais diminue. En somme, la méthode profite à tous les élèves, y compris ceux qui ont des difficultés.
Source : Le point.fr par Louise Cunéo
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