Innover en formation

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J’ai eu le plaisir d’échanger cet été avec Denis Cristol, directeur de l’ingénierie et des dispositifs de formation du CNFPT.  Il nous invite à porter un nouveau regard sur l’innovation en formation qu’il appelle plus volontiers diversification des apprentissages.

Indispensable pour rester en phase dans le monde qui bouge (et loin des logiques court terme d’adaptation au poste), Denis voit l’innovation en formation comme un levier de capacitation réelle. Il aime créer de nouvelles approches, expérimenter et partager comme avec ce cercle d’apprentissage qui ouvrira le 17 novembre prochain.

Une invitation à apprendre autrement pour former autrement …

Anne Ambrosini : Denis, pouvez-vous vous présenter en quelques mots.

Denis Cristol : Actuellement je suis directeur de l’ingénierie et des dispositifs de formation du CNFPT (Centre national de la fonction publique territoriale) et chercheur associé au CREF à Paris Ouest Nanterre. J’exerce depuis près de 25 ans dans le domaine de la formation professionnelle pour adulte. J’estime avoir beaucoup reçu et mon envie est de partager ma passion. C’est pourquoi je tiens un blog, j’écris  des livres et j’essaye de répondre aux sollicitations qui me sont faites.

La question de l’innovation (je préfère le terme diversification des apprentissages plus prudent, car innove t-on vraiment ?), est une question qui a à voir avec la façon d’être au monde, de vivre, de devenir un intrapreneur, d’offrir à chacun la possibilité de se grandir, et la perspective de se dépasser et de faire son propre chemin.

AA : Pourquoi faut-il innover en formation ?

DC : Il faut innover pour rester en phase avec le monde qui nous entoure. Aujourd’hui l’urgence est de passer d’un « apprendre à » et d’un « apprendre que » à un « apprendre avec » et à un « apprendre pour ».

La recherche de la connaissance  pour la connaissance est battue en brèche par le besoin de faire société. Il est inutile de disposer de connaissances si celles-ci ne parviennent pas à nous faire vivre harmonieusement avec les autres, si des injustices sociales continuent à provoquer du désespoir et de la colère.

« Apprendre avec » et « apprendre pour » renvoie le projet d’apprendre vers cette idée qu’on n’apprend pas seul mais qu’on le fait au sein d’une communauté humaine et pour cette communauté humaine. Nous pouvons évoquer les  grandes causes humaines à savoir le développement durable, la lutte contre l’illettrisme, une meilleure inclusion du handicap, la lutte contre les discriminations, la prise en compte des risques psychosociaux, et la pénibilité au travail. Ces causes sont des éléments pour lesquels il mérite que l’on apprenne. La situation actuelle fait que l’on se contente de trop de domination et de pas assez de partage.

La formation a toujours été plus qu’un accroissement de compétences individuelles ou collectives, c’est un mouvement d’émancipation de l’être humain, aujourd’hui on parle de capacitation.

La capacitation c’est de transformer les possibilités d’apprendre et de se développer à son plein potentiel en fait et non seulement en droit. Si innover a un sens c’est bien d’apporter plus de justice sociale.

AA : Quelle est la place des nouvelles technologies dans les modes d’apprentissage du CNFPT ?

DC : Les nouvelles technologies sont des outils. On sait depuis les premiers grattoirs en silex, qu’il y a une interdépendance étroite entre l’homme, son cerveau et ses outils. Chaque outil transforme trois fois le monde humain. La première fois par son action directe sur l’environnement, la deuxième fois sur les idées d’amélioration en retour à partir des effets observés et la troisième sur la stimulation de  l’imagination. Le silex c’est de la pierre transformée et ses usages, c’est le feu, puis rapidement c’est la veillée et les récits autour des flammes qui dansent et qui entrainent l’imagination humaine vers d’autres horizons.

Internet est du même registre. Ca rend des services pratiques dans l’apprentissage pour stocker et trier des informations, ça produit de nouveaux services pour travailler et diffuser des informations multimédia et enfin ça développe des réseaux socio-numériques et l’idée que nous sommes tous inter reliés, tous à parité pour donner et recevoir.

La place de la technologie enclenche donc une refonte des façons d’enseigner et d’apprendre, tout en stimulant le potentiel d’émancipation et l’envie d’apprendre.

AA : Comment accompagnez-vous les formateurs à ces changements ? à leurs nouveaux rôles et postures ?

DC : Les formateurs perçoivent d’eux même que le monde se transforme et ils changent. Ils sont invités à être force de proposition, à utiliser les nouvelles technologies, de nouveaux dispositifs sont mis à leur disposition (tableau blanc interactif, vidéoprojecteur interactif). Ils sont invités à vivre des expériences pour se décaler et échanger plus entre eux, sentir que lorsqu’ils enseignent, ils apprennent : c’est la posture qu’on leur demande d’adopter auprès des apprenants.

Des formations, des journées événements, des webinaires leurs sont proposés pour qu’ils fassent l’expérience de ce que l’on aimerait que les apprenants vivent.

Pour que la relation aux apprenants se modifie, les conseillers formation vivent les mêmes transformations. Ils sont ensuite plus à l’aise pour passer commande de formats renouvelés.  Par contamination, par envie, par défi, parce qu’ils sont pris dans le mouvement les formateurs  deviennent force de proposition.

AA : Y a t’il des actions essentielles à mener auprès des apprenants ?

DC : Les apprenants s’attendent à apprendre comme ils en ont pris l’habitude dès leur scolarisation. On pourrait croire que les apprenants  ont l’impression d’apprendre quand ils trouvent des repères familiers, dans la relation à l’autorité, dans les formats expositifs, dans la direction de leurs objectifs d’apprentissage par un tiers. Cela semble de plus en plus discutable.

Si nombre d’apprenants conserve ces façons de se situer, une partie croissante a du mal à se contenter d’être exposée au seul savoir du maitre. Il en résulte une variété des façons de constituer son propre savoir par chacun. Mais passer d’un système de distribution de savoir  à un système de construction de son savoir par soi-même ne va pas de soi pour tout le monde.

Il s’agit alors de faire évoluer la guidance et le niveau d’autonomie acceptable pour les apprenants. En fonction de leur motivation, le formateur doit jauger du niveau de décision et d’auto-organisation des apprentissages qu’il est possible de partager avec les apprenants.

Dans tous les cas, que l’apprenant soit plus ou moins autonome, le formateur doit créer un environnement favorable pour l’expression de cette motivation à apprendre qui est devenue indispensable à un moment où l’attention peut se disperser d’un souffle tellement elle est sollicitée par les technologies (téléphone portable). Un tel environnement est appelé environnement capacitant, il consiste en la combinaison d’un espace, d’un temps et d’une technologie qui favorise le désir et le pouvoir d’agir.

AA : Quelles sont les prochaines évolutions pédagogiques d’après vous ?

DC : Les prochaines évolutions pédagogiques sont de trois natures. Tout d’abord elles vont encore renforcer la haute qualité relationnelle attendue. La relation humaine est toujours au cœur de l’apprentissage nulle technologie ne remplacera l’homme sa déraison, son imagination, ses émotions, son altérité, toute condition d’une stimulation puissante pour apprendre. La haute qualité relationnelle dont je parle c’est l’effort à produire des formateurs sur eux-mêmes pour apporter ce que nulle machine ne saurait apporter. Cette attention soutenue à l’autre d’un humain à un autre humain, celle qui fait parfois défaut dans la scolarisation industrialisée.

Ensuite, la technologie va continuer à enflammer nos imaginations pour le meilleur et pour le pire. Un équilibre devrait peut à peu se dessiner entre ce qui vaut d’être appris et garder dans son cerveau et ce qui est une tâche fastidieuse de computation et qui sera déporté dans une clé voire une puce incorporée dans notre corps.

Enfin, le lien avec nos environnements va aussi transformer la pédagogie, l’environnement reprendra plus fortement à son compte l’humain. Les communautés d’apprentissage vont progresser, et les connaissances qui ont cru de façon exponentielle vont se distribuer dans des groupes qui apprendront plus facilement à se coaliser sur des thèmes d’intérêt communs. Chacun apprendra pour faire vivre la communauté et y trouver sa place et la reconnaissance essentielle dont il a besoin.

AA : Comment faites-vous pour rester en veille sur les outils et les usages en formation ?

DC : La veille représente 10% de mon temps. Elle est réalisée par des outils de curation en ligne, des partages sur des groupes professionnels dans des réseaux sociaux, mais aussi par des échanges et la participation à des réseaux physiques.

Récemment je me suis organisé un voyage de découverte des pratiques pédagogiques canadiennes, j’ai pris 5 semaines de congés pour aller au devant de personnes différentes de moi, les interroger, les observer, humer leur lieux de travail et les écosystèmes dans lesquels ils vivaient pour faire un pas de côté et comparer les différences avec l’environnement dans lequel je vivais. J’ai pu rencontrer une cinquantaine de personnes qui m’ont accueilli, nourri, questionné comme un ami retrouvé.

Faire bouger ses pieds, c’est aussi déplacer son cerveau, activer ses sens  et s’obliger à changer de regard sur le monde. Je recommande à tous cet exercice vivifiant.

Par Anne Ambrosini le 21 septembre 2015 sur formation-professionnelle.fr