Quand le jeu s’allie à la formation en entreprise

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Barbara Leblanc

Barbara Leblanc

Les jeux ne sont pas réservés aux enfants. Les groupes du CAC 40, et bientôt de plus petites entreprises, se lancent dans l’aventure du serious game. Leur objectif : former leurs salariés et les sensibiliser aux valeurs de la société en s’adaptant à leurs modes de distraction.

Polemploi.org Barbara Leblanc

Axa, Renault, Total ou la CCI de Normandie… Ces entreprises ou institutions misent désormais sur les serious game, appelés aussi jeux ludico-pédagogiques. Ce secteur d’activité, né en 2000, qui utilise les process de production et les modes d’écriture du jeu vidéo, connaît une expansion continue. D’ici à 2018, le marché mondial pourrait atteindre 11,7 milliards d’euros.

Selon Laurent Michaud, chef de projet Loisirs numériques à l’Idate, 36 des 40 entreprises du CAC 40 utilisent au moins un serious game en interne. Près de la moitié en ont deux. Certaines, comme Total ou Renault, en cumulent même jusqu’à 6 ou 7.

La formation avant tout

Parmi eux, 68% ont recours aux serious game pour la formation du personnel, 15% pour l’intégration de nouveaux salariés, 10% pour le recrutement et 7% pour sensibiliser aux valeurs de l’entreprise, selon les chiffres de l’Idate. « La base du serious game reste la formation, confirme Hélène Michel, professeur en management de l’innovation à Grenoble. Mais l’objectif global de ces jeux est que le groupe puisse rendre son message compréhensible.»

Aux manettes, bien souvent se trouvent les services ressources humaines, commanditaires des jeux. « Certains collaborateurs ont besoin de dispositifs liés au jeu pour entrer dans une démarche d’apprentissage, pour avoir envie de développer leurs compétences, selon Eric Blanc-Chaudier, directeur de la formation d’AXA France. Nous glissons dans le serious game des références aux jeux vidéos ou à des séries télévisées. »

Dans le cadre de sa mutation digitale, la compagnie d’assurances suggère à ses collaborateurs français d’utiliser cet outil de formation interactif, en complément d’une palette de dispositifs d’apprentissage. Récemment, l’entreprise a proposé un serious game à 10 000 collaborateurs autour du développement de la relation client, et un autre consacré aux commerciaux. Pour Eric Blanc-Chaudier, « cet outil est une manière de pouvoir toucher une grande majorité de personnes dans un laps de temps court, à distance et de manière homogène. »

Sensibiliser les jeunes

Renault a été pionnier en lançant Renault Academy. Son but : former l’ensemble des vendeurs du réseau Renault, au niveau mondial, en utilisant les ressorts du jeu comme outil d’apprentissage. Le jeu, créé par  Daesign, est utilisable en autoformation comme en formation présentielle et traduit dans 20 langues différentes pour toucher les salariés du groupe répartis dans 40 pays. « Les gens viennent en formation, et en ressortent satisfaits à 95%, assure Joël Touchard, chef formation chez Renault. Mais notre volonté reste qu’ils reviennent à plusieurs reprises pour jouer à leur rythme.»

En 2014, le groupe automobile a aussi lancé un serious game à destination des enfants de 7 à 12 ans, destiné à mobiliser parents et enfants sur la thématique Sécurité et mobilité pour tousCar l’autre but du serious game consiste à sensibiliser, notamment les jeunes, potentiels employés d’une entreprise ou d’un secteur.

Ainsi, le jeu Château Academy a pour objectif de lutter contre la pénurie de main d’oeuvre dans la filière viticole et de faire découvrir aux jeunes les différents métiers du secteur. De même, Farning Simulator, SimAgri, AgriManager pour le Crédit Agricole permet d’enseigner le métier d’agriculteur via une interface numérique. Dans le Béarn, deux entreprises Neomades et Tiki Move, en lien avec le groupe aéronautique Ventana, ont créé un jeu sérieux  pour faire connaître les métiers de la fonderie.

C’est aussi le moyen de mobiliser ses salariés sur les défis de l’entreprise. Safran a lancé Sentinel, un jeu en 3D destiné à sensibiliser de manière originale ses collaborateurs aux bons comportements à adopter pour lutter contre l’espionnage industriel. Total, lui, propose depuis le début de l’année le jeu Genius,  destiné à avertir sur les enjeux du mix énergétique. Les organisations publiques y viennent aussi : la CCI Normandie entend informer sur l’intelligence économique, et la Cnam des pays des la Loire  lutter contre les inégalités hommes-femmes.

Détecteur de talents

Le serious game présente un autre intérêt : il permet de collecter des données sur l’évolution de chaque joueur et de repérer leurs capacités. L’Oréal a ainsi proposé Brandstorm,  pour susciter l’envie de rejoindre le groupe et détecter les plus aptes à mettre en avant les valeurs de la marque.

Chez Axa, le retour d’expériences est satisfaisant. « Plus les personnes se connectent, plus elles progressent, assure Eric Blanc-Chaudier. Et les commerciaux qui ont utilisé le serious game connaissent une meilleure intégration dans le réseau commercial car ils ont plus de réussite en situation de vente. »

Les groupes conservent toutes ces données et les analysent pour renouveler et étendre les jeux à d’autres pans de leur groupe. Selon Laurent Michaud, « le serious game peut innerver l’ensemble des secteurs d’activité de l’entreprise, de l’optimisation des processus de production jusqu’à la commercialisation ».

Pour autant, lancer un serious game constitue un défi pour l’entreprise, notamment sur le plan financier. C’est un coût minimum de 50 000 euros, selon Hélène Michel. L’entreprise réputée Daesign, qui conçoit des serious games pour des groupes comme Air France, BNP Paribas ou Orange, facture, selon le jeu, jusqu’à 150 000 euros.

Ce coût freine pour l’instant l’accès des PME à ce type d’outils. Laurent Michaud reste cependant optimiste : « D’ici deux ans, les PME devraient aussi prendre le virage du serious game. Elles devraient notamment profiter des serious games sur étagère, à l’instar du système des licences dans le domaine du jeu vidéo. »